Jean Barbé n'oublie pas l'encre sur le feu. Il saisit le verbe sur la pierre brûlante, le retourne prudemment, inspecte ses ailes qui annoncent le rythme, la cadence d'une prochaine douleur.
Les mots sont là, ils trépignent d'impatience : qu'on les sorte enfin du dictionnaire en respectant leurs origines. Or, Jean est un respectueux, il n'arrache pas les mots de leurs sens pas plus qu'il ne les cueille en haut de la tige, il les déterre lentement, mettant à nu chaque racine, puis il les replante parmi les minuscules copeaux de bois tiède qui composent sa page encore vierge. Le bonhomme n'est point ce vandale qui laisse des cicatrices bestiales à la gorge du chat, en se permettant de le nommer autrement qu'un chat. Son insolence est ailleurs, elle est dans la musique qu'il puise dans le silence, un silence paradoxal puisque avant de fixer le moindre mot, il lui faudra le vacarme du monde.
Jean est un poète qui marche dans les rues, patauge dans les flaques d'eau, dérape dans les merdes de caniches, frôle des coudes des imperméables gris, traverse des ombres de femmes qui viennent tout juste de faire l'amour, vite fait, mal fait, croise des marins qui n'osent plus respirer de peur de gaspiller la vie. Jean promène la pluie des petits bistrots, observe, écoute, s'émeut, assiste à des scènes de trottoirs, retient son poing prêt à pulvériser le visage d'un imposteur qui lui renverse sa morale poisseuse sur le col du blouson. Jean Barbé est au monde, parmi la foule et son odeur opiniâtre de froc usé, dépiauté par les files d'attente.
Il ne peut en être autrement, plongez et vous lirez le Tout !




